Marc Daniel Saint-Ange: "Jeff Louis progresse bien au Mans"

Grand artisan de l’arrivée du talentueux Jeff Louis au Mans (Ligue 2), Marc Daniel Saint-Ange, agent de joueur de la FIFA, revient sur les clauses du contrat liant l’ancien joueur de l’AS Mirebalais au club français. Dans une interview exclusive au Nouvelliste, il se dit prêt à placer d’autres jeunes haïtiens moyennant qu’ « ils continuent à bosser très dur aussi bien au foot qu’à l’école et de croire dans leurs rêves ».

LN: Jeff Louis est actuellement en France depuis tantôt plusieurs mois. Alors qu’est ce qui est nouveau pour ce jeune footballeur plein de talent ?

MDSA : Jeff continue parfaitement son intégration au sein du club Le Mans FC. Il a manqué les deux premiers matches officiels de la saison avec l’équipe réserve en CFA (4ème division) car il n’était pas encore qualifié. Mais depuis il a joué en tant que titulaire les trois dernières rencontres de l’équipe réserve en CFA. Il a à chaque fois réalisé de belles prestations même si, vu son potentiel, on est tous conscients qu’il peut faire encore mieux.
Le Président du club est venu le féliciter en personne. Le coach de l’équipe pro était présent lors de son dernier match et depuis Jeff s’entraîne avec l’équipe pro. Il aura bientôt sa chance en L2, c’est certain. Ensuite c’est à lui de faire en sorte de saisir sa chance et de rester avec les pros pour le reste de la saison. Débuter en L2 à seulement 18 ans est très important. Plus un jeune joue tôt au plus haut niveau, mieux c’est pour lui ; il engrange de l’expérience très tôt et on sait à quel point l’expérience compte dans ce milieu. Les clubs recherchent en priorité des joueurs expérimentés qui ont déjà plusieurs matches de L2 ou L1 dans les jambes. Au final, il n’y a que l’enchaînement des matches au plus haut niveau qui compte.

LN: Les dirigeants de l’AS Mirebalais ont fait savoir que Jeff a signé pro avec Le Mans. Si oui, quelles sont les clauses de ce contrat ?

MDSA : Jeff a signé ce qu’on appelle un contrat “élite” : c’est-à-dire deux ans comme stagiaire suivi automatiquement de trois ans professionnel. Ils sont très rares les jeunes qui sont sous contrat “élite” dans les clubs pros. Ce type de contrat est plutôt réservé aux jeunes joueurs très talentueux dont on est sûr du potentiel. Souvent ce sont les jeunes joueurs qui ont évolué régulièrement dans les équipes nationales françaises de jeunes (U15, U16, U17…) qui se voient proposer ce type de contrat. Les deux parties sont gagnantes dans ce type de contrat : le club se protège car le joueur est bloqué (en théorie) pour 5 ans et il sera difficile qu’un autre club vienne lui piquer son joueur ; le joueur, lui a la conscience tranquille car il a l’assurance de passer pro.
En effet il faut savoir que dans un centre de formation, rares sont ceux qui signent un contrat pro à la fin de leur cursus de formation. En moyenne, on considère que seulement 4 jeunes sur 10 signent un contrat pro chaque année en France sur l’ensemble des jeunes présents dans les centres de formation de L1 et L2. Ce qui est vraiment très peu. La concurrence est sévère, et plusieurs paramètres sont à prendre en compte. D’où l’intérêt pour un jeune qui arrive d’Haïti d’être très fort physiquement, mentalement et de faire preuve d’une volonté et d’une discipline énormes. Le niveau de sacrifices qu’il est prêt à faire pour réussir doit être très élevé, voire sans limites.
Pour revenir à Jeff, théoriquement il est au Mans, donc jusqu’à la fin de la saison 2014/2015. Mais rien n’empêche qu’il quitte Le Mans FC au bout de 2 saisons si Le Mans tombe d’accord avec un club qui lui fait une belle offre pour Jeff. C’est la loi du milieu : c’est le marché qui décide.

LN: Que manque-t-il à Jeff pour évoluer parmi les pros, c’est-à-dire pour jouer en L2 cette saison ?

MDSA : Comme je l’ai dit plus haut, Jeff aura sa chance bientôt en L2. Il s’entraîne déjà avec les pros, ce qui signifie beaucoup. Les joueurs de l’équipe pro apprécient beaucoup son jeu simple (sans faire des grigris, des dribbles inutiles), sa qualité de passes, son engagement physique, sa vision du jeu…etc. Après c’est à lui de saisir sa chance dès qu’on la lui donne. Je pense que ce sera la première fois qu’un joueur haïtien évoluera en France à un tel niveau si jeune. Ce sera un coup de publicité énorme pour le football haïtien, et cela motivera les autres jeunes d’Haïti.

LN: Etes-vous satisfait de la performance de Jeff ?

MDSA : Je suis très satisfait de ses performances ; le club, les dirigeants, les coaches sont très satisfaits de lui. Même si, encore une fois, on sait qu’il a le potentiel pour faire plus. Cela viendra, ce n’est qu’une question de temps. Je pense qu’il est encore en phase de digestion du travail physique important réalisé en début de saison, ce qui est normal ; il n’était pas habitué à cette charge de travail (2 séances de 2h30 par jour pendant 5 jours). Je peux vous assurer qu’il a souffert au début. Mais c’est bien, il s’est rendu compte qu’être pro ne se résumait pas à jouer des matches le week-end, le plus gros du travail se fait surtout dans la semaine. Le plus important est qu’il ne s’est pas blessé, Jeff avait déjà un physique puissant en arrivant en France. J’en profite pour saluer le travail de son ancien coach à l’AS Mirebalais : Jean Plaisir. Il est important de bien préparer physiquement les jeunes là-bas, sans les casser non plus. Il faut adapter les charges de travail à leur âge, à leur morphologie. Je pense surtout aux exercices de gainage de la ceinture abdominale, la puissance des jambes, la vitesse, la détente, l’endurance dans l’effort…etc.

LN : Selon vous, y a-t-il une chance de voir Jeff Louis réussir une grande carrière en France ?

MDSA : Non seulement il a une forte chance de faire une grande carrière en France, mais aussi en Europe. Il faut qu’il vise haut, très haut. Il a le potentiel pour, tout en espérant qu’il soit épargné par les blessures. Ensuite tout est question de “trajectoire de carrière”. On a vu beaucoup de futurs “jeunes prodiges” disparaître dans la nature parce qu’on les a orientés trop vite vers des grands clubs où ils avaient très peu de chance de jouer. Les grands clubs préfèrent faire jouer des joueurs vedettes achetés à coups de millions d’euros, des joueurs expérimentés, des internationaux A des pays les mieux classés dans le classement FIFA. Il suffit de regarder les clubs comme le Barça, le Real, Chelsea, Liverpool, Arsenal, Manchester United, Manchester City, l’Inter de Milan, le Milan AC, Lyon, le Bayern…etc.
Un club comme Le Mans FC est, de loin, ce qu’il faut exactement pour un jeune joueur au parcours comme Jeff pour débuter en France et en Europe. Drogba est passé au Mans (son petit frère y est actuellement), Sessegnon, Romaric, Gervinho, Matuidi…etc. Pour un jeune joueur comme Jeff, l’important est de jouer le plus tôt possible au plus haut niveau, d’accumuler des matches, et pour cela Le Mans, dont c’est la politique, est le club idéal. Les choix de carrière d’un joueur conditionnent tout le reste. Il ne faut pas se précipiter au risque de se planter. Je sais que l’argent est souvent la première motivation des joueurs et surtout de leur entourage au détriment de l’aspect sportif, ils voient surtout à très court terme. Mais attention, on peut passer 2 ans à gagner beaucoup d’argent dans un grand club mais à cirer le banc de touche les jours de match, je ne trouve pas cela très gratifiant pour un joueur de foot dont la motivation doit être avant tout de jouer. Si on s’y prend de façon intelligente, sans se précipiter, on peut allier les deux : gagner beaucoup et être titulaire dans son club. C’est pour cela que l’entourage d’un joueur joue un rôle très important dans l’évolution de sa carrière, surtout dans un milieu rempli de gens mal intentionnés.

LN : Mis à part Jeff Louis, avez-vous en tête d’autres jeunes haïtiens que vous voudriez faire venir en France en vue de faire un essai ?

MDSA : Bien sûr d’autres jeunes m’intéressent, Jeff n’est pas le seul jeune à savoir jouer au foot en Haïti, heureusement. Je voulais d’abord voir comment Jeff allait s’adapter en France, et cela se passe plutôt très bien. Jeff est un jeune qui a un gros potentiel, mais aussi un caractère très fort sur le terrain. Les autres jeunes d’Haïti peuvent s’en inspirer. Mais j’aurais aimé avoir plus d’images du championnat de première et de deuxième division d’Haïti, des vidéos entières de matches. Je ne sais pas si c’est possible d’en récupérer, en tout cas, je profite pour lancer ici un appel. On sait tous qu’il y a là-bas un potentiel énorme au niveau des jeunes. Mais Haïti souffre de son éloignement géographique par rapport à l’Europe, et aussi de son instabilité chronique ; les recruteurs sont plutôt hésitants quand on leur parle de venir en Haïti. Mais les choses vont évoluer dans le bon sens, surtout avec l’exposition de Jeff pour bientôt dans la L2. De mon côté, je fais le maximum, je travaille très dur pour faire reconnaître notre football en France et en Europe, et cela passe par le placement de plusieurs de nos jeunes dans les clubs en français et européens.

LN : Alors Daniel, s’il fallait dire un dernier mot ce serait lequel ?

MDSA : Alors si j’ai un conseil à donner aux jeunes là-bas, c’est de continuer à bosser très dur aussi bien au foot qu’à l’école, de croire dans leurs rêves. Il ne faut surtout pas se précipiter, il ne faut pas suivre des gens mal intentionnés qui profitent de la situation du pays pour leur faire miroiter un avenir doré en France ou ailleurs. Je sais, c’est difficile de ne pas succomber à ces sirènes quand on vit en Haïti, à moins d’avoir une vie décente là-bas. Si au moins on avait la certitude que tout sera fait pour les protéger au mieux en cas de réussite comme en cas d’échec quand on les embarque, Dieu je ne sais où, ça n’aurait pas été un problème ; mais le hic est que tout cela se fait dans l’incohérence et dans l’opacité les plus totales.

La Fédération et le Ministère des sports font du bon boulot actuellement. Ils vont dans la bonne direction à mon avis. Il est important de faire en sorte que les équipes nationales de jeunes (U17, U20, U23) participent au maximum de compétitions internationales ; c’est la meilleure façon d’exposer nos jeunes. Mais il faut aussi les protéger le plus tôt possible.

Je reste persuadé que le football haïtien a un très bel avenir.

Propos recueillis par Légupeterson Alexandre / petoo76@gmail.com
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